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Charles-Maurice Couyba connu aussi sous son nom de plume, Maurice Boukay (né le 1er Janvier 1866 et mort le 18 Novembre 1931).
Il a exercé de nombreux mandats politiques dont ceux de ministre du commerce et ministre du travail.
Et sous le pseudonyme de Maurice Boukay, il fut également poète et chansonnier ; ses publications sont nombreuses et diversifiées, et de ses chansons on retiendra la plus célèbre : les Stances à Manon.
Fils d’hôtelier à l’Hôtel du Soleil d’Or, à Dampierre – sur - Salon, il a commencé ses études au Collège de Gray avant de les poursuivre à Paris.
Homme politique tout autant qu’artiste, il s’est engagé dans le mouvement pour le théâtre populaire qui se développe à l’aube du XXème siècle.
Il aurait tenu ces propos : ‘’Il n’est pas juste que le pauvre déjà écrasé par toutes les iniquités fiscales et sociales continue à payer pour la grande joie du riche. Il n’est pas juste que l’Etat et les artistes officiels se désintéressent de l’éducation artistique de ceux qui les font vivre et qui leur procurent gloire et profit’’. Il a apporté son soutien à la création du TNP (Théâtre National Populaire).
En souvenir de cet illustre Dampierrois, un majestueux monument a été érigé au centre du village.
Et maintenant un petit complément, qui vous permettra de mieux cerner le personnage, mais aussi d’apprécier l’évolution entre le Collège de Gray de son époque et le Lycée Augustin Cournot, d’aujourd’hui :
Voici le discours prononcé par Mr Couyba à la distribution des prix du collège de Gray, en 1898
(extrait d’un article du journal : LE PETIT COMTOIS)
Mes jeunes camarades,
Au moment où quelques-uns d’entre vous vont quitter le collège et où presque tous s’impatientent de n’avoir pas encore l’âge de le quitter, permettez à un ancien de vous dire : « Rien ne vaut le collège de Gray. Rien ne vaut d’y avoir quinze ans ! ». Tel sera , si vous le voulez bien, le texte de la composition française que vous allez m’aider à faire ici même, très brièvement, avant de partir en vacances.
Oh! Je sais bien que d’abord vous n’allez pas trouver le ‘sujet’ bien attrayant. Il y a une raison capitale pour que vous n’aimiez pas à parler du collège : c’est que vous y êtes ; et l’on aime jamais tout à fait ce que l‘on est sûr ou forcé de voir tous les jours sans se déranger. Vous souvenez vous de la fable des Deux Pigeons ? Avec celle du Loup et du Chien, je n’en connais pas de plus belle ! Le Pigeon voyageur ! Mais c’est nous tous qui le sommes. Pour aimer le collège, il faut en être sorti, avoir fait son tour de France, s’être heurté à d’autres murs, à d’autres maisons plus sévères, à d’autres camarades qui n’avaient plus l’âge d’être des amis.
Le Pigeon voyageur : mais c’est votre professeur d’histoire, c’est Mr Leroy. Pourquoi donc a-t-il trouvé tout à l’heure, parmi vous, parmi nous, tant applaudissements alors qu’il ne nous parlait que de Gray et de la Saône, à nous gens de la Saône et de Gray ! Vous me direz que cela tenait à l’éloquence de sa parole, à la richesse de son érudition, à tout le pittoresque de son brillant discours. Sans doute, et j’ai été le premier à admirer toutes ces qualités. Mais croyez moi, ce n’est pas là toute la raison du succès de votre maître.
Si Mr Leroy a si bien parlé de Gray, c’est que, pour en parler, il en est sorti : et ensuite, c’est qu’il nous a parlé du Gray d’hier à nous Graylois d’aujourd’hui, et que ce que nous ne savons pas aimer en réalité actuelle, nous l’aimons en transposition virtuelle, dans le somptueux cadre d’or du passé. Et c’est là, n’est-il pas vrai, mon cher maître, le grand secret de la vertu magique de l’art et des beaux-arts ? Pour être artiste, il faut être pigeon voyageur. Il faut reconstruire intellectuellement son nid pour l’aimer. Michelet l’a dit : « L’histoire est une résurrection. »
Eh bien donc, soyons, nous aussi, pigeons voyageurs ! Avec les brins de paille du passé, avec quelques plumes perdues çà et là, au hasard des chocs, des rencontres et des souvenirs, reconstruisons notre nid. Plaçons le, si vous le voulez, comme dit la chanson, sur la plus haute branche du plus vieux de ces tilleuls qui, prenant leurs racines dans le vieille terre de votre cour de récréation, dominent depuis des siècles, le collège, la ville, la Saône, l’histoire. De la haut, qu’est-ce que peut bien voir un pigeon qui a de bons yeux ? Il voit d’abord un grand maître et un tout petit collégien en tunique qui travaille ou s’amuse avec d’autres petit collégiens. Le grand maître, qui surveille tous ces bambins, qui est-il ? Comment s’appelle-t-il ? ou plutôt comment l’appelle le petit collégien ? Il l’appelle d’un nom familier qui fait d’abord qu’on se moque de lui, et puis après qui fait qu’on l’aime, d’un nom où l’enfance par un de nos contrastes charmants, mêle son ironie à son amour : il l’appelle Le père Vuilleminot. Et, en effet, c’est bien un père pour le petit collégien. Aujourd’hui, c’est presque un grand-père, que voulez vous ? Le temps a passé. Le petit collégien, aujourd’hui député, est heureux de donner à son maître le nom d’amour et de reconnaissance qu’il mérite, et de saluer ici, en même temps, du même nom et du même cœur, ses autres professeurs : le père Condry et le père Darney.
Revenons au petit collégien. Le voici en classe. Il n’est ni meilleur, ni pire qu’un autre. Il travaille quand c’est l’heure. Il s’amuse même après l’heure. Le dimanche il fait l’exercice militaire ; il est même, avec son ami Mohn, clairon de la compagnie, et il faut le voir et l’entendre quand il y a promenade militaire, et qu’on descend la Grande Rue. Il se croit le petit clairon de Déroulède ; il s’imagine que tous les yeux des Graylois et des Grayloises sont braqués sur lui. Il est si fier et si troublé qu’un beau jour, au lieu de sonner une marche, il sonne la charge, et voilà tous les collégiens chargeant à la baïonnette au pas de gymnastique dans les rues.
Toute la ville de Gray est en émoi, qu’est-ce qu’il y a ? Est-ce le feu ? Est-ce l’invasion ? Non, c’est le clairon Couyba qui fait une bêtise.
Tout cela est oublié le jeudi suivant. Le jeudi c’est le jour d’équitation. Le général a bien voulu prêter aux collégiens les chevaux du régiment une heure par semaine. Me voici au manège, en selle sur une belle bête, bien sage, qui s’appelle Blondinette, et qui a le trot si doux qu’on se croirait dans un fauteuil. Blondinette, un beau matin, envoie son cavalier trop confiant pirouetter par dessus la barre. Une côte endommagée, une tunique déchirée, vous pensez si l’escadron s’esclaffe ! Et le soir, pour varier les plaisirs, à la récréation de l’après-dîner, le mauvais cavalier prend son cornet à piston, joue de la musique pour se consoler de sa chute, et se souvenant du mot de son maître Mr Hustache : « la musique adoucit les mœurs », le collégien endolori fait danser à ses petits camarades le quadrille des lanciers.
Une autre fois, sous le préau, c’est une répétition d’un grand drame : Marie Tudor de Victor Hugo. Nous avons tous appris nos rôles. Nous sommes tous coiffés de feutres rouges, verts, gris, jaunes, qui ont cet avantage de prendre toutes les formes, d’être cachés facilement dans la poche et de ne coûter que quinze sous. Voici Fabiani, le favori de Marie Tudor ; voici maître Simon Renard, ambassadeur de France, à qui j’avais l’honneur de dire (il fallait entendre de quelle voix fière et grandiloquente!) : « Monsieur Simon Renard, votre personne est inviolable. Vous êtes bailli d’Amont en Franche-Comté. » Oh ! Cette phrase de Victor Hugo, comment définir l’impression qu’elle produisait en moi ? J’étais ému de joie et d’orgueil. Un Franc-Comtois du bailliage d’Amont, de la région de Gray, avait été ambassadeur en Angleterre, et c’était Victor Hugo, de Besançon, qui l’apprenait aux collégiens de Gray. Quelle leçon de patriotisme ! Je ne l’oublierai jamais.
Une autre fois, toujours sous le même préau de la cour des grands, il y avait réunion du Parlement. Nous avions fondé avec Paillottet, Rochefrette,Piot, Fournier, Constantin, Devarenne, la société des Francs Bahutiens graylois, munie d’un cachet rouge grand comme une pièce de cent sous. Les statuts portaient qu’aux jours de séance, il était interdit de parler d’autre chose que de politique et d’histoire. Je venais de passer ma première partie de baccalauréat. Mon père, pour me récompenser, m’avait conduit à Paris.
A la Chambre des députés, j’avais entendu Gambetta. J’étais tout feu tout flamme. Je fus nommé Président des Francs Bahutiens. Je vois encore Francis Piot, aujourd’hui inspecteur vétérinaire du gouvernement égyptien, et qui représentait alors l’extrême-gauche, me lancer, un jour de séance orageuse cette apostrophe célèbre : « Président d’assassins, me donneras tu la parole ? » Cette interpellation me fit bondir, je donnai la parole à Francis, mais je me promis de prendre un jour ma revanche.
La société des Francs bahutiens graylois avait une caisse alimentée par des cotisations hebdomadaires. Vers la fin de l’année, un mercredi, le Parlement fut appelé à discuter le budget. Comment allait-on employer les fonds ? Les avis étaient partagés.
L’extrême gauche voulait qu’on fit un banquet politique. La gauche radicale préférait une bibliothèque et des livres de propagande. Le centre réclamait une promenade en barque (sans doute afin de pouvoir mieux débarquer son président!) La droite, sous prétexte qu’il n’y avait pas assez d’argent en caisse, prêchait l’économie et le placement des fonds. J’avoue, à ma grande honte, que, pour une fois, je fus de l’avis de la droite, qui obtint gain de cause à une assez forte majorité.
Le surlendemain vendredi je convoquai la société pour savoir à quelle caisse d’épargne on devait placer les fonds. Tout le monde se mi à rire excepté moi. « Ah ! Ça, messieurs, vous n’êtes pas sérieux ! » Fournier, de la gauche radicale, me répondit : « Pas sérieux, c’est toi, président, qui l’es trop ! Tu ne te souviens donc pas que c’était hier le grand jeudi du mois, jour de sortie. Nous t’avons cherché partout en ville, sans pouvoir te rencontrer ; c’est regrettable, tout à fait regrettable. Nous sommes allés aux bureaux de la caisse d’épargne. Ils étaient fermés. Alors, nous nous sommes réunis à l’hôtel et avec l’argent de la caisse nous avons dîné à ta santé ! » Le soir même, j’adressais à Piot, vice-président, ma démission, ainsi conçue : « Mr le vice-président, j’ai consenti à être appelé par vous, président d’assassins. Je ne veux pas qu’on m’appelle président d’anarchistes. J’ai l’honneur de vous saluer ! »
La société fut dissoute, mais notre amitié lui survécut.
Tels sont, mes jeunes camarades, quelque-uns de nos exploits au collège de Gray. J’ai fréquenté, depuis, le lycée Louis-le-Grand. Je ne me suis jamais aussi bien amusé qu’à Gray, et c’est sans doute la raison pourquoi je n’ai jamais travaillé avec autant de plaisir. A Paris, l’air manque dans les cours étroites où l’on se promène entre quatre murs, sans pouvoir prendre ses ébats, ni danser, ni jouer Marie Tudor, ni grimper aux arbres, ni regarder le soleil se coucher derrière les coteaux fleuris de la Saône. Le travail est peut-être plus soutenu, mais il est plus triste. Il profite moins aux esprits libres. Et puis, et puis, à Paris, je n’avais plus quinze ans ! L’enchantement de la prime jeunesse était passé. Je n’avais plus le temps de me créer de nouveaux amis.
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Une vie d’ingénieur au XIXe siècle (1820-1898)
La vie d’Ernest Deligny couvre la plus grande partie du XIXe siècle. Sa carrière d’ingénieur s’inscrit dans le premier et le début du deuxième épisode de l’industrialisation. Elle est caractéristique par la variété de ses activités, les lieux où elle se déroula, et les engagements qui la sous-tendent, du type d’ingénieur que formait alors l’École centrale des arts et manufactures, fondée depuis peu en 1829. Bien que nous ne disposions pas encore de toutes les informations qu’il eût été souhaitable de réunir, nous avons pensé qu’il était utile de parler dès maintenant de cette aventure humaine et technique.
Origine et formation 1820-1842
Ernest Deligny est né le 4 mai 1820 à Paris. Son père, Ferdinand Deligny, négociant habitait 18 rue Basse d’Orléans, dans le quartier du faubourg Saint-Denis. Sa mère est Marguerite Ardaillon. On lui connaît au moins un frère.
À l’époque de son admission à l’École centrale, son père est dit propriétaire à Colonges (canton d’Autrey) en Haute-Saône. Il fit une partie de ses études au collège de Gray, dans le même département de 1835 à 1839.
Il est rentré à l’École centrale des arts et manufactures le 4 janvier 1840, après avoir passé un examen d’admission le 4 septembre 1839.
Il en sortit le 15 août 1842, diplômé dans la spécialité métallurgiste. On ne connaît pas son rang de sortie. La promotion comprenait 48 élèves dont 29 diplômés, les autres étant certifiés.
120 élèves avaient été admis en 1840.
La sélection au cours des études avait été sévère. Ses camarades de promotion s’appelaient, Arquembourg, Bishoffeim, Gouvy, Hartmann, Koechlin.
Le jeune ingénieur, 1842-1850
Tout naturellement, il se dirigea vers l’industrie des chemins de fer qui constituait, en ce temps, une voie pleine d’avenir, synonyme de progrès. Dès sa sortie de l’École en 1842, il était engagé comme ingénieur pour l’étude du chemin de fer de Dijon à Besançon. Ce fut pour une courte durée, car, en 1843, il devenait ingénieur au chemin de fer de Saint-Germain et Versailles, chef de section, sous les ordres d'Eugène Flachat qui l’avait embauché. Il était donc intégré dans une équipe prestigieuse, pénétrée des idées saint-simoniennes, qui joua un rôle de premier plan dans les chemins de fer, le génie civil associé et les usines métallurgiques. Il y fréquenta entre autres centraliens qui marquèrent leur époque, Jules Petiet (1832) et Alexis Barrault (1836). En 1845, il devint en même temps ingénieur sur la ligne Paris Saint-Germain et il collabora alors aux travaux du chemin de fer atmosphérique du Pecq à Saint-Germain et à l’érection de la charpente en fer de la gare Saint-Lazare. Il participa également à la construction de la partie la plus ancienne de la gare, encore existante, constituée de fermes Polonceau (1836).
Il s’illustra dans la reconstruction du pont d’Asnières. Dans sa nécrologie, on apprend «En 1848, Deligny, ingénieur des travaux et de l’entretien des deux lignes, eut l’occasion de donner une preuve de sa remarquable rapidité de décision et de coup œil. Chargé du rétablissement du grand pont à trois voies d’Asnières que, le 2 mars, les mariniers de la Seine avaient incendié, ainsi que quelques autres moins importants, Deligny avait, en deux jours, dressé les projets, trouvé les matériaux du nouvel ouvrage. Le 4 mars les travaux commençaient, et, quinze jours après, la circulation pouvait reprendre. Ce fut à l’époque un grand succès. »
Il participa, par la suite, aux études du « pont en tôle », ouvrage définitif qui devait être terminé en 1852. En la même année 1848, il était membre fondateur de la Société Centrale des Ingénieurs civils de France, dénomination initiale de la SCI ; il fut membre du comité de la société en 1850 et 1851.
L’aventure espagnole : chemins de fer, mines et archéologie 1850-1869
Il lui était impossible d’espérer un développement de carrière intéressant dans le cadre de l’expansion de la compagnie de Versailles qui n’obtint pas la concession de la ligne de l’Ouest. Il se dirigea vers l’Espagne où les financiers français s’intéressaient aux ressources minières et plus particulièrement charbonnières de l’Asturie. En 1850, ingénieur, il construisit le chemin de fer de Langreo à Gijón (Espagne, Asturie) et fut directeur des houillères de Langreo. On peut penser que les événements de1851, à savoir le coup d’État du 2 décembre, ont pesé dans la poursuite de cette carrière espagnole. Il se tint ainsi à l’écart de la France ou, plutôt, du régime politique qui y était institué.
Mais le plus important restait à venir. En février-mars 1853, il prospecta en Andalousie et au Portugal pour le compte d’un syndicat comprenant Louis-Charles Decazes, duc de Glucksberg (1819-1886), qui avait été ambassadeur de France en Espagne, et le Comptoir d’Escompte. Il visita les mines de Rio Tinto ou des progrès avaient été réalisés dans le traitement des minerais. Au voisinage d’énormes gisements de pyrite cuivreuse, il découvrit d’immenses monceaux de scories, restes importants d’exploitation de mines romaines de cuivre. Dans l’état des méthodes de prospection, en ce début encore de la géologie, le recours à ce type d’indice était une démarche qui ne manquait pas d’intérêt. Ernest Deligny fit partie, nous dit Claude Domergue, de ces ingénieurs qui furent de fait les premiers archéologues miniers. Pétris de culture classique, pleins d’admiration pour les travaux des Grecs et des Romains, ils ne manquèrent pas, dans leurs carnets de notes, de relever les restes de travaux antiques, se risquant souvent à des reconnaissances dangereuses dans des zones à la stabilité douteuse. Ernest Deligny, dans son enthousiasme, crut avoir retrouvé près du village d’Alosno les mines bibliques de Tharsis. En fait, c’est le nom de la montagne voisine Tarse qui le poussa à cette interprétation quelque peu hasardeuse... Mais le nom est demeuré, auquel celui de Deligny est associé comme dans ce site espagnol internet «Los amigos de Tharsis, Ernesto Deligny».
Ernest Deligny va être le premier à jeter les bases d’une exploitation à grande échelle. Mais il commit plusieurs erreurs auxquelles son inexpérience minière n’est pas étrangère. Il s’en tint à une exploitation en souterrain, ne régla pas de façon correcte le problème de l’exhaure. Enfin, malgré son expérience de chemin de fer, l’évacuation du minerai ne trouva pas de solution satisfaisante. La première société, créée pour exploiter les mines de Tharsis en 1853, dut être renflouée rapidement. En 1854, la Compagnie des mines de cuivre de Huelva lui succéda. L’activité se développa rapidement et, en 1856, 1 500 ouvriers y travaillaient.
En 1858, Decazes, Duclerc, futur dirigeant du Crédit mobilier d’Espagne, et Deligny fondèrent la société La Sabina pour l’exploitation de São Domingos au Portugal prospecté en 1855. Cette zone, bien que séparée par une frontière, était dans le prolongement des gisements de Tharsis. Mais la santé financière de la Compagnie des mines de cuivre de Huelva n’était toujours pas bonne et, en 1859, Duclerc quitta la direction de la Compagnie, suivi par Deligny. La Compagnie fut alors redressée, mais continua à souffrir d’un marché trop étroit et d’une évacuation malaisée des produits.
Les Anglais pénétrèrent dans la zone en apportant, grâce à une innovation technique de la double récupération du cuivre et du souffre, un élargissement du marché qui permettait la mobilisation de capitaux. En 1866, la « Tharsis Sulfur and Copper Company », société anglaise dont le siège était à Glasgow, reprenait l’exploitation des mines en constituant une entité avec des moyens financiers assez considérables. La société « Mason and Berry » affermait les concessions de la Sabina (dont São Domingos au Portugal) et complétait ainsi la présence anglaise.
À la fin des années 1860, Deligny crée la Société de mines de cuivre de l’Alosno, toujours active et prospère en 1882, seule société française dans la région où le représentait son fils Victor. Malgré la mainmise des Anglais sur l’ensemble à peu près des mines de la zone, les intérêts des acteurs français avaient été pour partie préservés. L’action des pionniers français –pionniers malheureux – comme les qualifie Gérard Chastagnaret, avait permis de réveiller toute une région en relançant un secteur d’activité qui en fit la richesse. En 1878, malgré ses « opinions avancées », la Cour d’Espagne honora Deligny en récompense de ses services, du titre de comte d’Alosno. Il n’en faisait pas état, nous dit L.L. Vauthier. En 2007, la municipalité de Huelva décidait d’attribuer le nom d’Ernesto Deligny à une rue de la ville. Huelva, où n’abordait jamais un navire avant 1850, fréquentée à peine par quelques barques de pêcheurs, était devenue, à la fin du XIXe, commercialement un des plus importants ports d’Espagne.
Le retour en France et son implication au service de Paris
Il est vraisemblable que son retour en France se fit progressivement avec une étape dans le vignoble bordelais, un peu au Nord de Libourne. En 1862, et bien après, on le rencontre encore en Espagne comme, en 1866, pour la construction d’un appontement à Huelva pour le chargement du minerai de Tharsis. En 1863, il publia Apuntes historicos sobre las minas cobrizas de la sierra de Tharsis (Thartesis boetica) dans la Revista mineria, texte qui fut réédité à Glasgow en 1953 sous les auspices de la Tharsis Sulfur and Copper Company qui existe toujours. Il y fait l’historique des mines de la zone de Huelva depuis l’époque phénicienne, y raconte comment et pourquoi il est venu prospecter dans la région, sa découverte de ce qu’il appelle Tharsis, comment ce nom s’est imposé, les demandes de concessions et les débuts de l’exploitation jusqu’en 1860.
En 1864, il remit au musée des Arts et Métiers la roue romaine d’exhaure de la mine de São Domingos. On sait qu’alors il disposait d’une adresse tout près de Paris, 15 Vieille Route à Neuilly. En 1868, dans l’annuaire des anciens élèves de l’École centrale, il se déclare cultivateur vinicole, au château de l’Arc par Saint-Denis de Pile (Gironde), tout en donnant une nouvelle adresse à Paris, 18 rue François Ier. Le château de l’Arc fut la propriété du père de Louis-Charles Decazes, Élie (1780-1860) ministre de Louis XVIII et fondateur de Decazeville en 1822. Avant 1870, il est propriétaire et directeur du journal La Tribune de Bordeaux. La guerre de 1870 ayant éclaté, il fut, en 1871, membre de la commission de ravitaillement du camp retranché de Paris ce qui lui valut la croix de Chevalier de la Légion d’Honneur en 1891.Ce fut le début de la dernière partie de sa vie pendant laquelle il se consacra au service de Paris. En 1874, il fut élu conseiller municipal du quartier de la Porte Dauphine (à Paris) et le resta, sans interruption, jusqu’en 1893.
Son action parisienne mériterait un développement particulier. De 1875 à 1878 il occupa le poste de syndic de l’Assemblée. Républicain mais indépendant, il refusa constamment de prendre part aux discussions politiques et ne s’occupa que des questions municipales où il collabora avec L.L. Vauthier (1815-1901). Ce dernier fouriériste, X-ponts, s’était illustré au Brésil où il avait travaillé au développement de Pernambouc (Recife) pendant six ans. De retour en France, élu Député du Cher en 1849, compromis dans les événement de juin 1849, il fut exclu du corps des Ponts et Chaussées, emprisonné puis banni de France en 1855 et fut amnistié en 1859. Il pratiqua l’activité d’ingénieur civil en Europe, puis en France. Élu Conseiller municipal en 1871, il siégea jusqu’à sa mort. Il fut alors un membre influent de l’Assemblée, intervenant sur tous les problèmes techniques que posait le développement d’une grande ville. Il constitua, avec Deligny, le noyau de conseillers qui pouvait dialoguer, voire s’affronter, avec une administration toute puissante, compte tenu du statut particulier de Paris. Il rédigea sa notice nécrologique pour la SCI. Président de la Commission des eaux et égouts, Deligny réclama le développement de l’alimentation des eaux de source et de rivière et leur distribution dans les immeubles, l’achèvement du réseau d’égouts, l’amélioration des quais de la Seine dans la traversée de Paris. Il vota pour la création de lycées de jeunes filles et de logements à bon marché. Il fut très impliqué aussi dans les problèmes de transport comme le projet de gare centrale, celui d’un projet de métropolitain et le développement des tramways. De 1883 à 1891 sur ces sujets, on ne compte pas moins de 19 rapports dont il est l’auteur, répertoriés à la Bibliothèque Nationale de France. On y note, de plus, son rapport en 1878 sur la cession par la ville de Paris des terrains nécessaires à la construction de la nouvelle École centrale. Il était devenu une voix très écoutée tant au Conseil municipal qu’au Conseil général de la Seine sur tout ce qui concernait le développement de Paris et le bien-être de ses habitants.
Il décéda au château de l’Arc en Gironde le 15 novembre 1898.
Des ingénieurs engagés et philanthropes
À travers les vicissitudes et réussites de cette carrière, on peut, au seul examen des actions entreprises et des buts poursuivis, reconnaître les valeurs qu’incarna cette existence : croyance dans les progrès matériels pour l’amélioration du sort des populations par le développement des transports, de l’industrie, de l’hygiène et de l’éducation.
On retrouve, avec son orientation politique républicaine, une similitude avec un homme comme Émile Muller (1844) qualifié lors de ses obsèques en 1889 de « soldat du progrès» par Eiffel. Au Conseil municipal de Paris, d’autres Centraliens – comme Eugène Parisse (1877) – partageaient en particulier leurs soucis de l’éducation du plus grand nombre.
Tiré d'un article de Jean-Louis Bordes (58)
Docteur en histoire,
Secrétaire général de Centrale Histoire
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Il est né le 23 Décembre 1925 à Lyon, et mort à Paris le 11 Septembre 2013. Alors qu’il n’a que 9 ans un tragique accident de voiture vient endeuiller sa famille. Il y perdra ses grands-parents paternels et son petit frère de 5 ans. Mais lui conservera toute sa vie des graves séquelles physiques. Et à cet âge là, le regard des autres deviendra très vite difficile à supporter (je croyais qu’ils me méprisaient, qu’ils se moquaient de moi). A l’adolescence il lui fallu beaucoup de temps et d’efforts pour s’accepter tel quel et il comprit que pour exister aux yeux des autres il ne pouvait pas compter sur son physique et privilégiera les facultés intellectuelles qu’il pourrait acquérir dans le travail et les études.
En 1941, son père était nommé directeur de la Banque de France à Gray et la famille venait s’établir à Autet. Albert fut donc élève du Collège Cournot jusqu’en 1943. Année où il passa avec succès le Bac Maths en Juin et le bac Philo en Septembre. Suivront, ensuite 3 années à Versailles en classes préparatoires aux grandes écoles, pour être ensuite admis à Polytechnique.
Maintenant, ses réussites, ses engagements politiques ou humanitaires, vous les trouverez plus en détail sur un bon site internet. Mais, moi je voulais mieux connaître l’Albert Jacquard que nous avions reçu en 2008.
Je suis donc allé rencontrer son frère Jean, et nous avons longuement parlé d’Albert.
Il était très attaché à sa famille, et malgré ses nombreuses activités, ses ‘’coups de fil’’ étaient très fréquents. Ils échangeaient des idées, quelques fois contradictoires.
Jean m’apprit qu’en terminale, son professeur de philo venait très fréquemment à la maison pour d’interminables après-midi de conversation qui se poursuivaient en classe
Lors de cette visite, il m’a confié quelques-uns de ses nombreux ouvrages, dont celui qui tenait le plus à cœur d’Albert, parce qu’il reflétait le mieux sa philosophie : «L’éloge de la différence – la génétique des hommes» (à lire) ainsi qu’un DVD retraçant sa vie et ses engagements et où lui même explique ses choix et ses comportements.
Concentré sur ses études, c’est à peine s’il s’est rendu compte que la France était occupée par l’armée Allemande. Puis ce fut l’armée Américaine qui la remplaça.
«J’ai vécu la libération comme un événement extérieur, j’ai été un passager de l’histoire, jamais le conducteur».
«J’ai été très long à m’apercevoir qu’il fallait que je choisisse mon camp».
«J’étais dans le camp des salauds, ceux qui laissent faire et attendent que les choses s’arrangent d’elles-mêmes».
«J’ai essayé d’être dans le camp de ceux qui réagissent ! »
Un regret, un remord, peut-être, mais qui annonce, déjà, tous les combats qu’il mènera au cours de sa vie en faveur de ceux qui le sollicitaient.
En Avril 2008, sur demande de l’Association, il nous avait fait le plaisir de sa visite à Gray : un retour dans son ancienne école, à l’époque Collège A. Cournot, quelques pas dans Gray, une petite ‘’causerie’’ à bâtons rompus avec les élèves et surtout une conférence qui avait réuni plus de 500 personnes conquises.
Merci beaucoup, Albert.
Une grande figure de la botanique et de la mycologie, originaire de Franche-Comté
Il est né le 29 mai 1878 à Lons le Saunier de parents lorrains, il perd sa mère à l’âge de 2 ans. Il devient alors Graylois, où il est élevé par une rude campagnarde. Un accident lui fait perdre un œil. Il est élève au collège de Gray, et suite à d’excellentes études classiques en latin et grec, il obtient les baccalauréats " Lettres-Philosophie " et " Lettres-Mathématiques "
Attiré par les plantes, il suit son père (Garde général des Eaux et Forêts) dans ses tournées et apprend à connaître les végétaux.
En 1894, âgé de 16 ans, il rédige un " catalogue des plantes de l’arrondissement de Gray," dans lequel il fait état de ses sept ans d’excursions botaniques. Les Hauts-Saônois n’imaginaient pas l’avenir prestigieux de ce botaniste en herbe.
Parallèlement le jeune René Maire constitua un ‘’herbier de la Haute-Saône’’, ainsi qu’un autre plus général, lesquels deux herbiers, inventoriés et entretenus et, aujourd’hui, historiques sont conservés à l’intention du public par le Muséum d’histoire naturelle de Gray.
Après avoir quitté le collège de Gray, il rejoint les facultés des sciences et de médecine de Dijon où il est licencié ès sciences naturelles en 1897. Se consacrant à la mycologie, il entame à Nancy une carrière universitaire tout en terminant ses études médicales (sans cependant avoir présenté sa thèse d’exercice). En 1898 il est préparateur d’histoire naturelle médicale à la faculté de médecine puis chargé des travaux pratiques de botanique agricole à la faculté des sciences en 1902. Il soutient la même année une thèse intitulée Recherches cytologiques et taxonomiques sur les basidiomycètes et obtient le grade universitaire de Docteur d’état ès sciences.
En 1908, il est maître de conférences de botanique à la faculté de Caen. Il est promu Professeur des Universités en 1911, puis est nommé titulaire de la chaire de botanique à la faculté des sciences d’Alger où il crée un grand centre de recherches botaniques et un jardin botanique. On remarque sa puissance d’observation et sa polyvalence en botanique. En 1914 il est mobilisé au service auxiliaire de santé des armées à Alger et soutient en 1916 une thèse d’exercice pour le doctorat en médecine sur « les champignons vénéneux d’Algérie » ) puis en qualité de médecin aide-major au corps expéditionnaire d’Orient où il est blessé à Salonique et rapatrié à Alger et suite au décollement de la rétine valide il abandonne la cytologie microscopique. Ses recherches s’orientent alors vers la floristique et la géographie botanique.
En 1918 il est nommé Directeur du service botanique d’Algérie et inventorie la flore des contrées méditerranéennes (Corse, Espagne, Tunisie…) et du Sahara et aussi en Europe ( Angleterre, Suisse, Autriche…) Il côtoie des grands explorateurs comme Conrad Kilian géologue et aussi Théodore Monod scientifique complet auquel il dédia l’emblématique autant qu’hypothétique Monodiella flexuosa, petite fleur qui au cours de ses différentes missions n’a jamais été retrouvée …et que personne d’autre n’a jamais trouvée !
En 1940 il entreprend la rédaction d’une œuvre monumentale : ‘la flore de l’Afrique du nord’ (Maroc, Algérie, Tunisie, Lybie et Sahara…) qui restera inachevée du fait de son décès.
Ayant acquis une notoriété internationale : lauréat de plusieurs instituts, Docteur Honoris causa de l’Université d’Athènes, Commandeur de l’ordre marocain du Ouissan Alaouite Chérifien… Le 6 mai 1946 il est élu à l’unanimité Membre non résident de l’Institut de France (Académie des sciences).
Le 4 février 1948 dans son laboratoire, à sa table de travail, il est frappé d’une hémorragie cérébrale et meurt le 24 novembre 1949.
Il a épousé une cousine germaine qui meurt en 1921. En 1909 il aura une fille qui décédera à 20 ans. Il se remariera mais sera de nouveau veuf avec 2 enfants.
Le 3 juillet 2015 le site de la faculté d’Alger (bâtiments incluant le laboratoire de botanique crée par René maire et resté en l’état et leurs contenus scientifiques (collections botaniques, géologiques, minéralogiques…) a été classé ‘monument historique appartenant au patrimoine national’
Son œuvre est considérable : 365 publications, 450 articles scientifiques (cytologie, floristiques, botanique appliquée…). Elle porte essentiellement sur l’étude cytologique et systématique des champignons supérieurs, l’étude des phanérogames d’Afrique du nord.
Homme de terrain, travailleur acharné, méthodique, sans interruption, il ignorait l’ambition, ne cherchait pas les honneurs. Rare don de l’observation, mémoire extraordinaire, ne vivait que pour la botanique et ne songeait qu’à son travail, mais c’était une personne agréable, affable avec un certain sens de l’humour.
Ce document a été rédigé, grâce à Internet (bien sûr) mais aussi grâce à de précieux renseignements et documents prêtés aimablement par Mr Bernard Belin qui a lui-même travaillé dans le laboratoire de René Maire à Alger .
Merci beaucoup.